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vendredi, 04 juillet 2008
Anaximandre, numéros 5 et 6 (présentation)
Voici, avec un retard que l'on voudra bien me pardonner (planning personnel et professionnel trés perturbé ces dernières semaines), la présentationdes deux derniers numéros de la revue électronique de Thibault Isabel. Ces deux numéros sont bien sûr toujours accéssibles librement depuis ce blog (rubrique "Anaximandre" dans la colonne de droite) ou depuis le site personnel de Thibault*
Anaximandre 6 : L'histoire et le progrès
Jacob Burckhardt considérait que l’histoire, de toutes les disciplines de l’esprit, est celle qui permet le mieux de mesurer la vanité des prétentions humaines.
L’étude des ères passées, en nous sensibilisant à des manières d’être différentes des nôtres, nous impose en effet de nuancer et relativiser nos jugements. Devant les réussites et les échecs de ceux qui nous ont précédés, nous ne pouvons plus nous représenter notre époque, quelle qu’elle soit, comme le sommet de la civilisation ; l’humanité n’a jamais cessé d’être la même, dans ses faiblesses et dans sa grandeur, et les nobles réalisations que nous accomplissons ici ou là ne sauraient dissimuler les indicibles horreurs que nous continuons à intervalles réguliers de commettre. Les peuples d’autrefois, dès lors qu’ils nous ont été rendus familiers par un effort sincère de compréhension, ne peuvent plus nous apparaître comme les primitifs qu’on a longtemps voulu voir en eux, aux temps, guère lointains, où l’Occident se pensait encore comme le fer de lance d’un progrès qui mènerait progressivement la terre vers les lumières éclatantes de la raison. Depuis cette immense période d’espérances, les utopies ont pris des formes politiques concrètes : elles ont voulu instaurer des « empires de mille ans » ou des « dictatures de libération prolétarienne », qui, chaque fois, ont surtout charrié à leur suite l’odeur nauséabonde et amère des morts, des tirs de canon et des brasiers. Quant à la rationalité, chargée de déjouer l’obscurantisme et de planifier l’édification du meilleur des mondes, elle est sortie pour le moins ébranlée des sévères critiques auxquels l’ont exposée les sciences actuelles. On ne croit plus aujourd’hui que l’univers fonctionne selon des lois mathématiques ; tout au plus accepte-t-on de considérer que les modèles théoriques forgés par l’entendement sont en mesure, dans certains cas, de rendre compte du réel, quitte à devoir forcer un peu le tour de la vie pour la faire entrer manu militari dans le cadre étriqué de nos concepts. Le progrès, à bien des égards, n’est plus lui-même qu’un mythe, à nos yeux, comme tous les mythes qu’il avait lui-même prétendu démystifier, et le formidable renouvellement du savoir historique, soucieux de réhabiliter l’anthropologie des populations dites « sauvages », en aura été le dernier fossoyeur en date…
Mais l’étude de l’histoire a un autre avantage. En plus de nous rapprocher des cultures anciennes, et de nous faire comprendre combien elles étaient culturelles, précisément, elles aussi, c’est-à-dire à quel point nous aurions tort de nous croire radicalement supérieurs à elles, le regard que nous jetons sur le passé nous préserve de la nostalgie. Certains veulent croire leurs rêves de paix universelle réalisables dans un avenir lointain ; d’autres se consolent en pensant que les hommes, en d’autres âges, furent plus parfaitement heureux que nous ne le sommes. Mais l’histoire a pour tâche de nous rappeler que les rêves n’existent pas. Partout, en tout temps, en tout lieu, la réalité seule nous cerne, dans son éprouvante et terrible ambivalence.
Les progrès que nous accomplissons sont précaires et partiels ; les régressions auxquelles nous sommes confrontés ne durent pas davantage, pourvu que nous prenions collectivement la peine de les enrayer. Sous tous ses aspects, le temps est ouvert ; on y verra une incitation à agir, ou à désespérer. Au fond, les deux attitudes sont légitimes. Le sage est peut-être celui qui parvient à les concilier.
Anaximandre 5 : L'art et la vie
Depuis le XVIIIe siècle, et sous l’influence notamment de Baumgarten et Kant, l’esthétique envisage les œuvres comme des formes en-soi qu’il s’agirait d’étudier pour elles-mêmes. Cette conviction repose sur une certaine transcendance de l’art, qui échapperait ainsi à toute détermination extérieure. « L’art pour l’art » : le slogan a fait son chemin. Pour la plupart d’entre nous, en effet, l’intérêt d’une œuvre ne saurait se réduire à une finalité pratique. L’œuvre n’a pas à être légitimée ; et elle n’a pas non plus, dans cette perspective, à être utile, ou bonne à quelque chose. Comme la morale déontologique, elle provient à sa manière du ciel des idées ; elle est à elle-même sa propre justification.
Qu’il soit permis ici de défendre une thèse opposée. L’art, comme toute réalité, est inscrit dans le monde ; il est en relation avec lui. Il est non seulement le produit hétéronome d’une Altérité qui le dépasse, mais il a en retour un impact sur le substrat à partir duquel il émerge. L’art est l’expression d’une dynamique. Que cette dynamique soit positive, et c’est le signe que la civilisation s’élève ; qu’elle soit négative, et c’est un signe de déclin.
La réhabilitation d’une esthétique vitaliste a plusieurs mérites. D’une part, elle permet de battre en brèche la thèse idéaliste d’une essentialité de l’art, comme si toute œuvre disposait d’une objectivité autarcique, close sur elle-même. Elle permet aussi de distinguer l’acte de création d’une simple mise en forme rationnelle, et l’attitude spectatorielle d’une froide contemplation. A en croire la Critique de la faculté de juger, la plénitude que l’on éprouve à la vue d’un beau corps dénudé, dans une toile de Michel-Ange, par exemple, ne devrait rien aux pulsions sexuelles !
Mais une esthétique vitaliste permet de contourner d’autres écueils théoriques. Au XXe siècle, on a vu apparaître de nouvelles conceptions de l’art, qui nient l’autonomie des œuvres et cherchent à les envisager comme des produits de la psychologie individuelle, voire éventuellement de tendances sociales, économiques ou idéologiques. La psychanalyse et les cultural studies constituent quelques exemples de ces champs disciplinaires. Mais le risque est grand, lorsqu’on met l’art en relation avec le monde extérieur, de céder à un pur relativisme, au sens d’un nivellement des valeurs. Si l’art n’a plus de transcendance, quel critère adopter pour juger de la qualité des œuvres ? Il ne peut plus s’agir d’un critère absolu et objectif, par définition, mais d’un critère relatif et subjectif. Ce peut être celui, hédoniste, de l’agrément ; une œuvre flatte nos sens ou les heurte. Mais on se situe bien près alors du degré zéro de l’art, de son rabaissement au rang d’un divertissement barbare. Ce peut être aussi le critère de l’utilité : l’art se mettra par exemple au service d’un combat politique. Mais l’utile n’est qu’une forme à peine raffinée de l’agrément : il désigne seulement les instruments censés assurer une satisfaction plus durable du plaisir.
Le vitalisme, pour sa part, enseigne une autre vérité : au-delà de l’agréable et de l’utile, il y a le bon. Celui-ci n’est autre, au plan psychologique, que la capacité à s’enthousiasmer, à s’émerveiller, à éprouver de la joie. Peut-être est-ce là en définitive la plus haute destination de l’art, qui devient alors un adjuvant à la sagesse et à la morale : nous rendre meilleurs, et plus heureux. L’art, disait Nietzsche, est le grand stimulant qui nous aide à vivre. A l’heure où la littérature de gare remplace le théâtre tragique et la poésie, il est sans doute salutaire de le rappeler.

* http://www.thibaultisabel.com/
15:20 Publié dans Lectures. Livres et revues | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, progrès, art, nietzsche

















Commentaires
Eh oui, cher Manu, il était temps, car le n° 7 et un deuxième "hors série" vient de paraître... il va falloir que tu mettes les bouchées double pour vite combler ce (tout à fait pardonnable) retard ! Pour ma part, je m'abstiendrai de critiquer car, depuis la semaine dernière, je n'ai pas encore eu le temps de lire ces dernières livraisons. Amitiés.
Ecrit par : le photon | dimanche, 06 juillet 2008
Je voulais écrire "viennent de paraître" : merci de rectifier mon commentaire ;)
Ecrit par : le photon | dimanche, 06 juillet 2008
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